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Aujourd’hui j’ai fait pleurer ma maman (mais là j’en suis fière)

19 Nov

Le vendredi je finis les cours à midi alors aujourd‘hui, sur un coup de tête, je suis allée m’incruster chez mes parents. Coucou, surprise, je viens foutre les pieds sous la table vous voir ! Non mais bon, là ça faisait longtemps, et si je les vois pas régulièrement, ils paniquent un peu. Donc j’ai fait ma b.a., mais ça me faisait plaisir aussi, je suis pas (totalement) une grosse raclure non plus.

Alors on discute, on prend des nouvelles (puisque je t’ai dit que ça faisait longtemps) (genre 10 jours) (ouais je sais, ça fait beaucoup) (hahaha), et ma mère me demande comment se passe le boulot alors j’étais toute fière de lui raconter.

Comme je t’ai dit, depuis la toussaint j’ai un nouveau groupe de 4ème. En ce moment je leur fais faire des exercices de remplissage de bons de commande. Assez simplifiés les bons de commande. En gros ils ont 6 ou 7 multiplications à faire et l’addition finale. Par contre, comme je suis vicieuse (et surtout qu‘ils ont besoin de s‘entrainer), je leur interdis la calculatrice. Oulà, tous ces calculs de tête, je suis méchante ! Mais une fois qu’ils ont fini (et juste bien sûr), ils vont dans la pièce à coté qui nous sert de boutique et « ils jouent à la marchande » comme ils disent. Ma collègue s’occupant des sourds, je me focalise plus sur les 4 restants.

Dès le début, j’ai remarqué Alexandre. Alexandre, quand j’ai donné le premier exercice, il a soufflé et surtout il a préféré dessiner sur son cahier de brouillon plutôt que de faire les opérations. Par contre, quand la salle s‘est vidée, il s’y est mis. Difficilement, mais il s’y est mis. Alors je suis allée à côté de lui pour voir ce qui bloquait. Et là, je me suis rendue compte qu’Alexandre, il compte sur ses doigts. Il ne sait pas faire une addition simple de tête, il est obligé d’utiliser ses mains. Et il en a un peu honte Alexandre. T’imagine, devant les potes, c’est l’humiliation assurée donc vaut mieux passer pour une branleur plutôt qu’un idiot. Alors je te dis même pas devant la prof ! Moi me tenant à côté de lui, ça a été la panique. Je l’ai vu se décomposer et baisser la tête. Je crois que s’il avait pu creuser un trou et se jeter dedans il l’aurait fait. Alors j’ai pris ma douce voix, j’ai fait un grand sourire, et je lui ai dit que si ça l’aidait c’était pas grave, et que moi aussi ça m’arrivait de compter sur mes doigts. Il a levé la tête, m’a regardé et je voyais bien qu’il se demandait si je me moquais pas de lui par hasard. Pour lui prouver que non, je lui ai dit qu’on allait le faire ensemble. Quand il m’a vu déplier mes doigts, j’ai bien vu que ça le surprenait, timidement il a fait avec moi et il a fini son calcul.

Le cours d’après, nouvel exercice du même genre. Bon je t’avoue que je surveillais Alexandre du coin de l’œil. Je voyais bien que c’était difficile, mais il faisait. Plus lentement que les autres, mais il faisait. Rien que ça, ça me faisait plaisir. Là j’ai fait un changement (en bonne fourbasse que je suis), j’ai fait une correction commune au tableau où chaque élève allait corriger une ligne. Tu te doutes, nouvelle décomposition d’Alexandre. Ben oui cette ligne il l’avait pas faite. Alors je lui ai souris, je lui ai dit que c’était pas grave, qu’on allait le faire tous ensemble et que les autres allaient l’aider si jamais il bloquait. Alors il a pris une grande respiration et tout son courage, et il est allé au tableau. Je reconnais que j’avais pas fait attention, mais en plus c’était une multiplication à 2 chiffres. Ce qui veut dire qu’il faut additionner en plus ! Il a demandé aux autres pour une multiplication (7×8 c’est sournois), mais il a fait le reste tout seul. Par contre, je voyais bien que la partie addition l’angoissait. Il s’est alors tourné vers le tableau, en collant sa main devant lui, et il a compté sur ses doigts sans que les autres le voient. Mais il a fait son calcul. Il est retourné s’assoir soulagé, mais un peu fier aussi. (et moi je souriais) (mais j’étais un peu fière de lui aussi)

Et puis j’ai été cruelle. Je leur ai fait un (petit) contrôle. Et là, panique à bord chez Alexandre. Il a recommencé à dessiner plutôt de calculer, parce que ça sert à rien de réfléchir puisqu’il savait qu’il allait avoir une mauvaise note. Au bout de 20min, les premiers finissaient, partaient dans la boutique, et au bout de 30min, on s’est retrouvé tous les deux avec Alexandre. Alors je me suis assise au bureau juste à côté du sien. Allez, encore un calcul ? Bon ok. Allez, une ligne de plus ? Bon ok. Le calcul suivant, tu le tentes ? Bon ok. Celui-là tu penses que t’y arrives ? Humm oui. Jusqu’au dernier. Rien de plus, pas d’aide particulière, pas de soufflage de réponse. Juste une présence. Et des encouragements. Il lui a fallu une heure, mais il a fini.

Hier j’ai rendu les contrôles, et il se trouve que le sien était le dernier. Je m’approche pour lui donner, et je l’entend marmonner « encore une mauvaise note ». Je dis rien, je souris, et je lui tends son 15. Des étoiles dans les yeux et un immense sourire Alexandre. Quand on a corrigé au tableau, il a même été volontaire pour aller corriger les calculs qu’il avait fait faux. Et moi j’essayais de pas sourire trop fort.

Ce matin, je leur redonne un exercice pour qu’ils continuent à s’entrainer. Je passe dans les rangs pour regarder ce qu’ils font, les féliciter si c‘est juste, les encourager dans le cas contraire. Et bien Alexandre, il n’a pas pu attendre que j’arrive jusqu’à lui, il s’est levé et il est venu me montrer ses calculs. J’en aurais fait la roue dans l’allée tellement ça m’a touchée. Il avait deux petites erreurs, qu’il s’est empressé d’aller corriger. Et il a souri quand je suis allée vérifier et que je lui ai dit qu’il avait tout juste. Le genre de sourire qui vient du cœur. Le genre de sourire qui éclaire tout ce qui l’entoure. Le genre de sourire qui te fait te dire que tu sers à quelque chose.

 

Et ben quand j’ai raconté ça à ma maman, elle était toute émue alors elle s’est mise à pleurer. Mais je sais que c’est parce qu’elle était fière de moi. Alors j’ai fait pleurer ma maman, mais aujourd’hui, je ne le regrette pas.