J’aurais tenu 3 ans

17 Oct

appelez moi Michelle Pfeiffer !

 

Aujourd’hui on va parler un peu boulot. Un peu j’ai dit, commence pas à paniquer.

 

Il y a un peu plus de 3 ans, j’ai fait mon tout premier remplacement en tant que prof.

Ça c’était passé très simplement. Le lundi, le rectorat m’appelle en me donnant les coordonnées d’un lycée professionnel (à 150 bornes de chez moi, mais passons). Je contacte le lycée pour leur demander des précisions, et on prend rendez vous pour le lendemain.

 

Le mardi, j’arrive donc au lycée, je rencontre le proviseur et le chef des travaux qui me donnent mon emploi du temps, les différents niveaux, puis il passe la main à mes futurs collègues.

Et là, j’ai tout bonnement halluciné. Ils m’expliquent vite fait les classes « bon eux, ne t’inquiètent pas, c’est pas toi, ils comprennent rien à rien » et s’attarde sur la classe qui pose problème, que ce sont de gros branleurs qui feront jamais rien, et en me donnant la liste des élèves que je peux coller et/ou virer sans problème. J’ai trouvé ça tellement triste, que des gamins de 17 ans soient déjà condamnés. Rangés dans la catégorie des sans espoir, des irrécupérables.

 

Le jeudi, je commence donc mes premiers cours, justement avec la classe réputée la plus difficile. Je vais être honnête, j’étais à la limite de me faire pipi dessus tellement j’en menais pas large.

Le cours commence donc, et là, je me prends les 10 plaies d’Égypte, Armageddon, et les feux de l’amour l’Enfer dans la gueule : des papiers qui volent dans tous les sens, certains dorment sur leur table, d’autres sortent du Nutella ou leur musique (point positif : ils avaient des écouteurs) (on voit le positif où on peut), et le reste discute. Ça gueule dans tous les sens, ça rigole, ça se balade. Bien évidemment, ils ne voulaient absolument pas travailler, et ne se gênaient pas pour le dire.

Sincèrement, j’étais sur le cul, je ne savais absolument pas gérer ça. Heureusement pour moi, les classes suivantes ont été plus cool, dans le sens où même si elles ne bossaient pas plus, au moins elles se tenaient tranquille.

Le lendemain a été exactement pareil, et le début de semaine suivante aussi, jusqu’au mardi où un élève m’a carrément dit d’aller me faire foutre. Là je me suis mise à gueuler comme jamais, ce qui n’était vraiment pas la meilleure chose à faire. Et oui, c’est une fois qu’il a été parti que j’ai réalisé qu’il avait pris sur lui pour pas répondre, et pas m’en coller une surtout ! Pour le coup, ça m’a bien arrangé, parce qu’il faisait bien une tête et beaucoup de kilos de plus que moi.

 

Là je suis rentrée chez moi, complètement désabusée. J’avais vraiment envie de tout laisser tomber, de me rouler en boule sous ma couette et de ne plus en sortir.

Mais je n’ai pas baissé les bras, et le jeudi, en revenant en cours, j’avais décidé d’aborder le problème autrement. J’avais réalisé que ces gamins, en vrai il me faisait peur. Pas physiquement ou quoi, mais je manquais totalement de confiance, et ils le sentaient. Et puis ce qu’ils faisaient n’était pas contre moi, c’était juste leur façon de faire.

Je me suis rappelée les mises en garde des collègues et me suis rendue compte que je faisais exactement la même chose. Moi aussi je leur gueulais dessus, moi aussi je leur disais qu’ils étaient nuls.

À l’occasion d’un exercice, j’ai pu mettre en pratique mes nouvelles résolutions. De toute la classe, seuls 4 élèves faisaient ce que j’avais demandé. Un garçon ayant fini, il m’appelle pour que je vienne vérifier. Et là, au lieu de lui répondre un « ok, ben t’attends quoi pour faire la suite ? », ou une autre amabilité du genre, je lui ai dit dans un sourire « c’est bien, tu vois, t’as pas besoin de moi pour faire ton exercice ! ». Et là, je te jure, j’ai vu des étoiles dans ses yeux. Et de la fierté aussi. Sincèrement, j’ai vraiment eu l’impression que c’était la première fois que quelqu’un lui disait un mot gentil. Et moi je me serais mis des baffes. Parce que pour eux, j’étais comme tous les autres, quelqu’un qui les engueule, qui les rabaisse.

Et c’est marrant, parce qu’à partir de ce jour, je voyais de plus en plus d’élèves arrêter de discuter et se mettre à travailler. À la fin de mon remplacement, ils bossaient tous, c’était au premier qui finirait pour pouvoir m’appeler. Et moi, je les encourageais, les félicitais, les motivais. Au final, cette classe qu’on me présentait comme la plus terrible a été la plus sympa.

en vrai j’ai juste changé de tenue…

 

Cette histoire m’a servi de leçon.

Je m’étais dit que je ne voulais pas être comme les collègues, blasée, aigrie, écœurée, et que j’espérais que le jour où ça arriverait, je saurais m’en rendre compte et que je changerais de métier.

 

Jusqu’à présent, ça allait. Bon en même temps c’était pas très dur non plus, ça fait pas des décennies que j’enseigne. Même s’il y avait des journées difficiles, ça allait.

Mais cette année, c’est compliqué. Je t’ai déjà parlé de ma classe de fin de semaine. Celle avec les terribles. Ben je me suis rendue compte que je n’ai pas (plus) envie de faire d’efforts. Et plus grave, je n’y arrive plus. Ces jours là, je vais au lycée à reculons, la boule au ventre. Je sais que je vais passer deux journées pourries, épuisantes émotionnellement, psychologiquement et physiquement.

J’ai tout essayé avec eux, être sympa, être sévère, leur distribuer des fiches, dicter, les faire copier, leur faire faire des exos, des mises en situation. Rien n’y fait. Ils se foutent de tout et de tout le monde.

Petite parenthèse. Pour demain, je leur prépare une surprise. Je vais préparer mon cours normalement, mais en arrivant, je vais le confier à un élève qui fout le bordel. Moi je vais aller m’assoir au fond de la classe, et ça sera à lui d’animer le cours. Ça me fera des vacances. Je sens qu’on va bien rigoler. La seule question qui reste en suspens, c’est de savoir si je me tiens bien, ou si je me comporte comme eux, à discuter avec les voisins, lire le journal, dessiner, manger ou découper des petits papiers. Ou tout ça à la fois. Fin de la parenthèse.

dommage qu’on n’ait pas le droit de le faire !

 

Après, je ne suis pas idiote non plus. Je sais que la plupart des élèves qui sont là ne l’ont pas choisi. S’ils sont là, c’est souvent parce qu’ils ont des capacités limitées, des histoires familiales à faire pleurer et parfois les deux à la fois. Je pourrais vous raconter des histoires qui vous donneraient envie de hurler tellement elles sont tristes/glauques/flippantes. Ça je peux le comprendre. Le problème, c’est que des histoires tristes, tout le monde en a. Et que ce n’est en aucun cas une excuse à l’impolitesse et à l’irrespect. Mais là, on en revient toujours au même problème, c’est-à-dire les parents. Quand on convoque des parents, et qu’on les voit aboyer sur leurs enfants, on a compris que pour l’élève, c’est le seul moyen de communication qui existe. Lui non plus ne sait pas parler autrement. Bien souvent, il y a un énorme manque au niveau de l’éducation.

Alors on fait ce qu’on peut, mais on ne peut pas tout faire non plus. Moi en une heure de cours, je passe plus de temps à faire la police, à leur dire de se taire et de bien se tenir, leur expliquer qu’on ne coupe pas la parole des gens (et encore moins celle du prof), que non, fils de pute, c’est une insulte et pas un terme affectueux qu’à faire la leçon.

 

À tel point que j’envisage (déjà) une reconversion. Je me dis que ça ne va pas aller en s’arrangeant. Honnêtement, je ne me vois pas faire ça dans 10 ans. Ils auront eu ma peau avant.

Mais le problème, c’est que si je change, c’est pour faire quoi ?

Certains me disent qu’avec des élèves plus âgés, ça serait peut-être plus facile, qu’ils auraient un peu plus de maturité. Le souci, c’est que je n’ai pas suffisamment confiance en moi pour faire classe à des bts par exemple. En plus cette année je passe le concours pour être prof en lycée pro, donc c’est mort.

Et puis c’est pas comme si on était dans une période de prospérité de fou, où on change de job comme on change de culotte, où les opportunités se ramassent à la pelle.

 

Au final, j’en reviens toujours à la même idée. Me reste plus qu’à trouver un vieux riche, l’épouser et me faire entretenir 😉

 

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21 Réponses to “J’aurais tenu 3 ans”

  1. lheureuseimparfaite 17 octobre 2012 à 16:07 #

    je te comprends de façon incommensurable ! on essaie, on essaie de toutes nos forces, de toutes les façons possibles et envisageables et parfois on se demande combien de temps encore on être capable de tenir et surtout est-ce que ça en vaut vraiment la peine ? est-ce qu’on est encore utile ? les périodes d’abattement ça arrive toujours mais heureusement il y a des petites bulles de bonheur, des moments où finalement tu sens que tu leur a apporté quelque chose et qu’ils t’apportent aussi beaucoup et ça, ça vaut tout l’or du monde 🙂

    • la fée tatouée 17 octobre 2012 à 18:29 #

      je savais que tu comprendrais 🙂
      mais le problème, c’est que les jolis moments, s’il y en a, ne compensent pas (ou plus) les moments d’emmerde et d’abattement.

  2. Marcelle 17 octobre 2012 à 16:25 #

    Waouh, je réalise à quel point tu dois être naze chaque soir…. J’admire les profs, surtout ceux qui arrivent comme toi (même si tu as une baisse de régime) à encourager les élèves. Bravo

    • la fée tatouée 17 octobre 2012 à 18:32 #

      c’est sur que les jours où j’enchaine 8h de cours, je rentre et je vais me coucher quelques minutes (parce qu’après, faut bosser pour le lendemain).
      mais justement le problème, c’est que j’arrive plus à les encourager..

  3. Les Bonnes Affaires de Chamalice 17 octobre 2012 à 17:43 #

    Je ne sais pas quoi te répondre ma pauvre, nous sommes à un stade où les gosses ont tous les droits et les profs aucun… Je pense qu’il faut quand même que tu termine l’année et que tu passes ton concours, tu verras alors si on te donne un bon lycée, on ne sait jamais… Je te souhaite beaucoup de courage

    • la fée tatouée 17 octobre 2012 à 18:34 #

      c’est ça le problème, c’est qu’on n’est totalement démunis face à eux. ils font conneries sur conneries, et tout ce qu’on peut faire, c’est faire un rapport. comme si ça les inquiétait…
      pour ce qui est de finir l’année, de toute façon j’ai pas trop le choix, j’ai quand même quelques factures à payer 🙂

    • la fée tatouée 17 octobre 2012 à 18:44 #

      en ce qui concerne le « bon lycée », ma matière ne peut se faire qu’en lycée pro. et malheureusement, ce n’est pas là qu’on trouve l’élite, donc il n’y a pas vraiment de bon lycée, juste des « moins pires ».. mais même ceux-là sont difficiles.

  4. Agoaye 17 octobre 2012 à 17:54 #

    Je suis drôlement plus planquée avec mes primaires (quoi que j’ai déjà été blessée par une élève quand même…) mais essaye de te renseigner autour de toi, y’a pas forcément urgence pour une reconversion, peut-être qu’il y a d’autres branches dans lesquelles tu peux t’engouffrer maintenant que tu en est là (genre documentaliste, nan ?)

    • la fée tatouée 17 octobre 2012 à 18:39 #

      j’avais pensé à enseigner en primaire, j’ai une copine instit et j’avais même passé une journée dans sa classe avec elle. le problème c’est qu’il y a quand même tout plein de matières que j’aime pas 🙂

  5. Kandygirl 17 octobre 2012 à 17:59 #

    J’ai fait 4 remplacements dont un horrible, ça m’a suffit.
    En conséquence, je te comprends.

    • la fée tatouée 17 octobre 2012 à 18:42 #

      il y a de plus en plus de profs qui abandonnent, on dit qu’il y a de moins en moins de vocations, mais c’est normal vu les conditions, et les élèves qu’on a en face.

  6. Childhood-is-better 17 octobre 2012 à 19:30 #

    J’aime largement l’idée du vieux riche à épouser 😉 La solution à tous tes soucis ! 😀 Plus sérieusement, courage. Je te dirais bien de ne pas te laisser pourrir par ces gamins mais dans les faits, on sait que ce n’est pas si simple et il y a des jours où ça doit franchement être épuisant psychologiquement. Moi je te tire mon chapeau : ce que tu fais, je ne pourrais pas le faire. Au-delà de la vocation, il faut en avoir dans le pantalon (si tu me permets l’expression) pour s’affirmer et tenter de se faire entendre face à une trentaine de « charmantes » têtes blondes, même si ça ne fonctionne pas tous les jours ! Pour ça, bravo. Tu nous diras leurs réactions si tu te décides vraiment à prendre place au fond de la classe mais ça promet son pesant d’or 😀

    • la fée tatouée 17 octobre 2012 à 20:34 #

      en fait, c’est ça le plus dur, savoir pendre du recul. je sais que ce n’est pas contre moi personnellement, mais il n’empeche que c’est moi qui le me prend en pleine tete et que c’est usant.
      pour demain, c’est sur et certain que j’irai au fond. reste à savoir si je me comporte comme eux ou pas 🙂

  7. Isa 17 octobre 2012 à 19:36 #

    pas simple…
    je n’ose pas imaginer ce que tu vis tous les jours
    quand j’entends mes copines instits parler, c’est effarant..
    et pourtant elles sont instits de primaire et notre petite ville, bien que classée en zep, est tranquille..
    elles sont épuisées au bout de 2 mois d’école, les gamins sont de pire en pire..
    ça fait peur

    • la fée tatouée 17 octobre 2012 à 20:36 #

      c’est ça le problème, c’est que ce comportement arrive de plus en plus tôt… moi je peux te dire qu’il me tarde aussi les vacances, pour pouvoir réellement couper.

  8. Thalie 17 octobre 2012 à 20:25 #

    moi j’hallucine avec ce manque de respect et cette violence envers les profs ! y a pas d’autres mots, j’hallucine ! alors je comprends que tu te poses des questions… courage à toi en tous les cas ! et tu nous diras pour demain 😉

    • la fée tatouée 17 octobre 2012 à 20:39 #

      c’est tout à fait ça. comme je disais, je sais que ce n’est pas contre moi personnellement, que c’est leur façon d’être, mais c’est violent. il n’y a pas d’autres mots. parfois en sortant de cours je suis complètement ko, c’est une lutte permanente.
      pour demain promis je vous raconte 🙂

  9. aminhacasa@yahoo.fr 18 octobre 2012 à 09:31 #

    Bonjour,

    je commente rarement mais là… Je te comprends parfaitement.

    Je suis « asem » ou « surveillante » selon les moments de la journée dans une école privée à Tlse et je dois dire que ces enfants m’épuisent… enfin… Surtout les parents…

    http://minhacasablogdotcom.wordpress.com/2012/10/01/je-retourne-a-lecole/
    voilà mon dernier billet sur le sujet…

    Ma limite c’est les CM2 je ne pourrai pas « surveiller » au collège et encore moins au lycée…

    Courage

    Ps :
    l’autre soir un ami me dit « bon ok c’est dur mais avec les vacances ça compense bien » et bien non ça ne compense rien du tout… Mais va leur faire comprendre…

    • la fée tatouée 18 octobre 2012 à 18:27 #

      j’en parlais l’année dernière avec une des surveillantes du collège où j’étais, elle me disait qu’elle aussi était usée. en plus les rapports sont différents, il y a une distance avec les profs que les élèves ne mettent pas forcément avec les surveillants. c’est pas facile tout ça.
      pour ce qui est de tenter de faire comprendre aux autres, je t’avoue que j’ai un peu abandonné. tous les clichés à 2 balles qui entourent l’éducation nationale, on peut pas lutter contre..

  10. Louisette58 19 octobre 2012 à 13:48 #

    je ne suis que du coté « parents » mais quant mon grand a commencé à déconner au collège, je l’ai menacé de le suivre partout et de m’assoir au fond de toutes ses classes toute la journée, sa prof a rigolé mais mon grand m’a prise au sérieux et c’est calmé ! Je pense que c’est aux parents qu’il faut faire un rapport, c’est eux qu’ils faut harceler sur la discipline de leurs rejetons, enfin c’est juste mon avis . . .

    • la fée tatouée 19 octobre 2012 à 15:39 #

      c’est marrant mais je me doutais bien que tu laissais pas faire. 🙂
      je suis tout à fait d’accord, bien souvent c’est un problème d’éducation, et les parents sont aussi en cause. le problème, c’est que bien souvent, les parents sont tout aussi largués, ou s’en foutent carrement, ou couvrent leurs enfants. je te dis pas le nombre de collègues qui passent leur temps libre à appeler chez les parents.. les parents disent « oui oui », mais rien ne change.

oh oui, pintade avec moi !

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